Témoignage sur Dien Bien Phu

Publié le par lio21121

Témoignage sur Diên Biên Phu

 

Général de Corps d'Armée Henry Préaud, Promotion "Garigliano" (49-51)

 

Vous parler, en 20 minutes, d’une bataille longue de 57 jours et de 57 nuits est un DÉFI qui m’impose un double choix :

– celui de ne pas vous raconter le déroulement de ces deux mois de combats ininterrompus que relatent en détail de nombreux ouvrages,

– celui d’adopter un débit rapide !

J’ai donc choisi de vous présenter !

– Le contexte politico-militaire dans lequel s’est inscrit le choix de Diên Biên Phu (DBP) pour y livrer bataille.

– Les conséquences de ce grave revers tactique qui, compte tenu du contexte international, s’est transformé en désastre stratégique, concrétisant notre défaite dans la guerre d’Indochine.

– Enfin, je vous indiquerai les quelques convictions que je me suis forgées en rapprochant deux expériences, jointes au recul de l’âge et aux réflexions menées au cours des quelques commandements exercés jadis :

L’une, très chaude et déjà lointaine, même si les souvenirs en demeurent très vivaces et présents, est celle d’un très modeste exécutant, tout jeune lieutenant, chef de l’un des trois pelotons de chars de DBP, ayant participé à toute la bataille et à ses deux mois de préparation, ce qui m’a permis de bien connaître la totalité de la vallée, tous les PA, de participer aux opérations dites d’Aération avant la bataille, bref d’avoir une bonne vue d’ensemble du camp retranché.

L’autre, assez récente, a consisté à revenir deux fois à DBP et y arpenter longuement, calmement et « à froid » le site. A revoir et à y réétudier ce terrain, et à parcourir à l’aller et au retour une portion de 200 km sur l’unique route (RP41) constituant le cordon ombilical de la logistique du Viêt-minh.

 

Le plan Navarre et l’enchaînement des événements jusqu’à l’attaque (les 5 phases de la bataille)

En 1953, après sept ans de guerre, le gouvernement français avait fini par prendre conscience de la dégradation de la situation en Indochine : la guerre ne comportait pas de solution favorable. Il fallait en finir avec ce conflit et rechercher « une sortie honorable ».

Dans cette perspective, le 8 mai 1953, il nomma commandant en chef le général Navarre. La mission, assez vague, qu’il reçut était de créer des conditions favorables à un règlement politique du conflit. Il proposa un plan dont l’idée essentielle était « pendant la campagne de 1953-1954, d’éviter une épreuve de force avec le corps de bataille viêt-minh pour reconstituer le nôtre, puis en 1954-1955, de rechercher la bataille générale pour infliger au Viêt-minh des revers susceptibles de l’amener à négocier ». Le plan prévoyait de garder en 1953-1954 une attitude défensive au Nord et de prendre l’offensive au Centre et au Sud Vietnam, pour l’assainir et y récupérer des forces.

 

Le plan du général Navarre et le succès de ses premières opérations à Lang Son, dans le sud-est du delta tonkinois et en Centre Annam faisaient augurer une amélioration de la situation militaire, lorsqu’il se trouva en présence, à l’automne 53, d’une offensive menée en Haute Région par une division viêt-minh renforcée en direction du Laos. Or le Laos venait de signer, en octobre, des accords de défense avec la France. En l’absence de directives gouvernementales, Navarre décida de s’opposer à l’action du Viêt-minh en créant un camp retranché aéroterrestre à Diên Biên Phu, qui contrôlait la principale voie d’accès vers le haut Laos.

La création d’un nouveau camp retranché n’avait rien qui pût surprendre. Elle n’était initialement pour Navarre qu’une opération de couverture stratégique.

Cette idée de camp retranché aéroterrestre était l’aboutissement de toute une évolution des procédés tactiques imposés au corps expéditionnaire français par les formes très particulières de la guerre d’Indochine où le grand problème était d’accrocher et de livrer bataille à un ennemi insaisissable. La victoire de Nasan en avait été la meilleure illustration. Elle fut à l’origine d’une véritable doctrine, qui, en se figeant, portera les fruits amers de Diên Biên Phu.

Le 20 novembre, opération « Castor », les parachutistes du général Gilles s’emparèrent de Diên Biên Phu, sans difficultés, sinon sans combat. Ils entreprirent d’y construire, suivant les directives reçues, un camp retranché « aussi économique que possible » et de lancer des actions offensives en liaison avec les maquis du pays Thaï.

Une certaine ambiguïté subsistait cependant sur ce que l’on entendait faire à Diên Biên Phu : une forteresse barrant la route du Laos, ou une base pour lancer des opérations en pays Thaï, comme le présentait le général Cogny, commandant des forces du Tonkin. Une telle incertitude montrait qu’aucune étude préalable n’avait été menée sur les implications à long terme de la mainmise sur Diên Biên Phu.

 

L’opération de Diên Biên Phu reposait en effet sur les calculs du 2e Bureau de Saïgon. On y estimait que le Viêt-minh ne pouvait pas engager en Haute Région plus de deux divisions et 20 000 coolies, que la précarité de ses communications l’empêchait d’y amener des canons de plus de 75 mm et des munitions d’artillerie pour plus de sept jours de combat. La bataille ne pourrait donc être que de courte durée et l’artillerie viêt serait insuffisante pour venir à bout des fortifications de campagne. D’ailleurs la contrebatterie du camp retranché réduirait au silence les canons ennemis qui, étant donné les grandes dimensions de la vallée de Diên Biên Phu, ne pourrait s’installer que sur ses pentes intérieures.

 

L’opération de Biên Biên Phu découlait logiquement de ces hypothèses en dépit des inconvénients graves qu’elle comportait : l’éloignement du Delta qui interdisait toute opération de dégagement directe et rendait très précaire l’appui aérien. L’aviation était d’ailleurs insuffisante en nombre pour assurer une protection permanente du camp retranché où ses chasseurs, en limite de portée, ne pouvaient agir que pendant dix minutes. D’autre part, une route joignant Diên Biên Phu à Lang Son par Yen Bay et Sonla, récemment remise en état par le Viêt-minh, lui permettait d’amener par voie de terre matériels et munitions.

 

Au début de décembre, Giap décida de livrer bataille à Diên Biên Phu. Il achemina vers le camp retranché près de quatre divisions d’infanterie et toute sa division lourde, la 351, avec vingt-quatre canons de 105 mm. Il réussit également, grâce à un parc de 700 camions Molotova, livrés par les Soviétiques, à amener sur le champ de bataille des stocks de munitions quatre fois plus importants que ceux qu’avait prévus le 2e Bureau de Saïgon.

Les renseignements permirent de suivre la marche des divisions viêt-minh vers Diên Biên Phu. Quand il apparut dans le courant de décembre que Giap allait porter son effort contre le camp retranché, il était encore possible de retirer les troupes et de modifier la stratégie adoptée.

Le général Navarre ne pensait pas, hélas, que Diên Biên Phu pût devenir la bataille principale de la campagne. Le camp retranché tenait dans son plan un rôle secondaire. Son intention était de maintenir son effort principal au Sud où, par une opération d’envergure, l’opération « Atlante », qui sera déclenchée le 20 janvier 1954, il se proposait d’occuper la zone viêt-minh du Sud Annam de part et d’autre de Qui Nhon.

 

Mais la confiance des états-majors et aussi des exécutants dans le système des camps retranchés était telle que le commandant en chef n’envisagea à aucun moment d’évacuer Diên Biên Phu, dont les 12 000 hommes, à partir du 20 décembre, étaient investis par 60 000 Viêt-minh et ne pouvaient plus être retirés.

Pendant que se préparait ainsi la bataille de Diên Biên Phu, le gouvernement français avait amorcé un processus de paix sans en informer le général Navarre. Il fut décidé à la conférence de Berlin, le 18 février 1954, qu’une conférence s’ouvrirait en avril à Genève pour examiner le problème du rétablissement de la paix en Indochine.

C’est alors que le gouvernement commença à s’inquiéter de la tournure de la situation militaire. Il créa un comité de guerre chargé de coordonner la politique et les opérations militaires. Il était trop tard. L’action militaire, à Diên Biên Phu, et l’action diplomatique, à Genève, étaient déjà engagées dans des voies sans retour.

 

Au 1er mars, les adversaires sont prêts pour le combat.

Lorsque le corps de bataille viêt-minh attaque Diên Biên Phu le 13 mars au soir, la bataille prend tout de suite un tour dramatique. Elle commence par la révélation de l’artillerie viêt qui provoque une véritable surprise tactique. Tirant par pièces isolées, enterrées dans de profondes galeries sur les pentes mêmes de la vallée, elle concentre son feu sur le camp retranché sans que la contre-batterie française puisse la neutraliser. Ainsi le raisonnement sur lequel reposait la conception du camp retranché s’écroule brutalement, provoquant chez les défenseurs une immense stupeur.

 

Les conséquences de la chute de Diên Biên Phu

Le bilan tactique

• 15 090 hommes ont combattu dans nos rangs à Diên Biên Phu (10 813 présents le 13 mars et 4 277 parachutés, dont 5 bataillons, 1 500 individuels dont 700 non brevetés), 316 ont pu être évacués du 16 au 28 mars,

• 4 500 ont été tués, disparus ou déserteurs (1 161),

• 10 274 ont été faits prisonniers le 7 mai (dont 858 blessés rendus par les VM),

• 9 415 partirent en captivité,

• 3 290 furent libérés en septembre 1954 : soit 4 500 tués en 60 jours de combat et 6 152 morts en 120 jours de captivité.

Face à ces chiffres représentant la perte de 16 bataillons (dont 7 de parachutistes et 4 Légion Etrangère), 2 groupes d’artillerie, 1 escadron de chars, on peut admettre que Diên Biên Phu a atteint une partie de ses objectifs stratégiques : celle de retenir 4 divisions et demi loin du delta, pendant toute la saison sèche.

C’est le colonel de Crèvecœur qui le souligne : « Si le corps de bataille VM n’avait pas été attiré et retenu 5 mois à Diên Biên Phu par 15 000 hommes seulement, quels coups de boutoir ses divisions, alors disponibles, n’auraient-elles pas portés aux forces du delta tonkinois, mises en position périlleuse, sinon acculées à un désastre » ?

(VM = 25 000 à 30 000 hommes dont 10 000 tués - Navarre)

 

D’un point de vue strictement militaire, la défaite de Diên Biên Phu n’était donc pas irrémédiable. Mais la chute du camp retranché a eu un impact psychologique autrement plus grave que la situation militaire qui en résultait. Par sa victoire, le VM atteignait son véritable but : qui était moins le potentiel militaire de l’ennemi que le moral de ses chefs et de ses dirigeants politiques.

Quant au bilan stratégique, il est connu :

La négociation de Genève en position de grande faiblesse, aboutissant à l’armistice du 20 juillet, avec la partition du Viêt-Nam à hauteur du 17e parallèle et l’évacuation du Tonkin et du Nord Annam avec toutes leurs conséquences, humaines en particulier.

 

Mes convictions

• Sur la toile de fond de l’évidente faillite politique de la IVe République incapable de trouver une issue honorable à ce conflit, trois erreurs fondamentales furent déterminantes dans ce revers tactique aux conséquences politico-stratégiques irrémédiables. Chacune a un échelon différent du commandement, mais tous les trois de même nature : sous-estimation des capacités logistiques et tactiques de l’adversaire, surestimation des nôtres..., ce qui dispensait de faire preuve d’imagination.

 

• Il était téméraire, sinon irresponsable, de choisir une région aussi éloignée du delta pour y livrer une bataille à l’extrême limite du rayon d’action de nos avions, hors de portée d’opérations éventuelles de dégagement et d’évacuation.

Le Haut Commandement a gravement méconnu la remarquable aptitude des forces viêt-minh à mener et entretenir un combat aussi intensif aussi longtemps et aussi loin de ses bases.

En même temps, il a entretenu de coupables illusions sur la possibilité de rompre le cordon ombilical de la logistique adverse, apparemment vulnérable au long des 800 km d’une route difficile, souvent acrobatique, presque partout découverte. Cette route ne fut coupée qu’une seule fois pendant 24 heures par nos B 26 trop peu nombreux, émiettés entre le Tonkin et Atlante, et agissant donc au détail et de façon discontinue.

 

• Le potentiel militaire de nos adversaires était quantitativement bien connu. Mais le commandement n’a pas su prévoir avec quelle intelligence, quelle imagination et quelle redoutable efficacité les combattants viêts allaient tirer parti des moyens dont ils disposaient, s’assurant ainsi l’atout majeur de la surprise, notamment pour la mise en œuvre ingénieuse et originale de leur artillerie de campagne et anti-aérienne qu’ils utilisèrent impunément, et de façon décisive.

Simultanément, il s’est lourdement trompé sur la capacité de contre-batterie de notre artillerie et sur l’aptitude de l’aviation à localiser et détruire les batteries ennemies.

 

• A l’intérieur du camp retranché enfin, l’organisation de la défense, la qualité des abris et des blockhaus, la préparation des contre-attaques éventuelles, se sont montrées insuffisantes, révélant le complexe de supériorité qui occupait les esprits jusqu’au 12 mars, et entraînant l’improvisation de certaines réactions « à chaud » au cours des assauts viêts.

 

• Quant à l’état d’esprit qui présidait à toutes ces illusions, il était fait d’une certaine suffisance et d’un entêtement certain :

Suffisance face aux B2, consistant à substituer aux données connues de la réalité sur le Viêt-minh, l’idée préconçue que l’on s’en faisait...

Entêtement à vouloir maintenir inchangé le plan de campagne 1953-1954, même quand il fut avéré que, pour le Viêt-minh, la bataille décisive serait Diên Biên Phu, et quand l’annonce de la conférence de Genève modifia fondamentalement la donne politico-stratégique, rendant totalement caduque le plan du commandant en chef.

 

• Cet aveuglement est responsable :

– de la dispersion de nos efforts entre Diên Biên Phu et Atlante (dont la deuxième phase « Axelle » fut déclenchée le 13 mars, jour de l’attaque contre Diên Biên Phu),

– de la non-planification en temps utile,

- soit d’opérations de dégagement, à partir du Laos,

- soit d’actions sur les communications logistiques du VM, vers Phu Doah, à partir du Delta.

Je cite le général Yves Gras : « Si aucune tentative de dégagement de Diên Biên Phu n’a été faite, c’est, en définitive, parce que le général Navarre n’a jamais voulu considérer la bataille de Diên Biên Phu comme la bataille principale de la campagne, même quand il fut devenu évident qu’elle constituait un enjeu décisif, et qu’il fallait donc la gagner à tout prix :

– dans la perspective de la conférence de Genève,

– et en raison de la résonnance de cette bataille dans le monde entier... ».

Le camp retranché a finalement succombé pour n’avoir pas été dégagé de l’extérieur.

L’histoire démontre qu’il n’y a pas de place forte imprenable lorsqu’on renonce à la secourir.

La chute du camp eut un tel retentissement que Diên Biên Phu devint, qu’on l’ait voulu ou non, la bataille décisive non seulement de la campagne, mais de la guerre...

Ainsi se terminait cette guerre...

– commencée en 1945 dans l’indifférence, comme une expédition coloniale,

– continuée dans l’équivoque,

– poursuivie par inertie comme un épisode de la lutte du monde libre contre le communisme,

– perpétuée sans vraie volonté de vaincre en France, et sans moyens véritables de vaincre sur place,

– elle s’achevait dans l’amertume, par un désastre retentissant, marquant la fin d’un siècle de présence française en Indochine.

En conclusion, ce « mal français » – qui nous a valu tant de déboires, en 1870, en 1940, en 1954 – consistant à toujours sous-estimer l’adversaire, est un sujet à méditer par nos jeunes officiers.

Au cours de leur carrière :

– qu’ils aient le courage de remettre inlassablement en cause les « dogmes » de toute nature, d’autant plus désastreux quand « on a toujours fait comme ça ».

– qu’ils essaient en permanence d’imaginer les tactiques nouvelles, les actions possibles de l’adversaire, surtout celles qui ont été jugées irréalisables, en première analyse, par les esprits trop classiques et conventionnels.

– qu’ils conservent à tout prix la liberté d’esprit de soumettre à la critique les conclusions les plus rationnelles des méthodes de raisonnement tactique.

– qu’en réaction à une initiative inopinée ennemie, ils réagissent plus vite, ailleurs et autrement que ne s’y attend, logiquement, leur adversaire.

C’est dans cet esprit, que fut spectaculairement réalisée, le 13 mai 1940, la percée du dispositif français dans les Ardennes, réputées infranchissables, par la 7e Panzer du général Rommel.

Ce fut aussi la clé des succès foudroyants en 1967 comme en 1973, pour rétablir des situations critiques dans le Sinaï, par des manœuvres aussi inattendues qu’audacieuses.

C’est enfin ce qu’a parfaitement réussi en 1953-54, hélas contre nous, le général Giap.

 

La bataille en cinq phases

 

Phase 1

Du 13 au 17 mars : 1re attaque : Béatrice tombe le 14, Gabrielle le 15, Anne-Marie est abandonnée le 17, le CEM est évacué, le Comarti se suicide.

En quatre jours, le pont aérien est interrompu : la bataille est virtuellement perdue sauf action extérieure de dégagement.

 

Phase 2

Du 15 au 30 mars : début d’étranglement du camp par un réseau tentaculaire de tranchées creusées chaque nuit par des milliers de coolies.

 

Phase 3

Du 30 mars au 5 avril : la bataille des cinq collines : Dominique 1 et 2, Eliane 1, 2, 4.

 

Phase 4

Du 6 au 30 avril : reprise de la tactique d’étouffement : en 3 semaines de grignotage continu, le camp est réduit à un carré de 1 km de côté, mis à part Isabelle.

 

Phase 5

Du 1er au 7 mai : 5e et dernière offense (les 1 et 2, et 6 et 7) submergeant le réduit central à 17 h le 7 mai, le PA Isabelle – demeuré intact – cessa le feu vers 24 h.

 

Publié dans DIEN BIEN PHU

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charly 30/09/2010 08:59



Commentaire bien détaillé sur cette tragique épreuve.


Merci mon Général et aussi à toi lio de l'avoir reproduite.